L’an faste étroit
Maintenant que je suis vieux et con (enfin, un peu plus qu’avant), il m’arrive de me poser sereinement et de tenter de prendre du recul. De cette altitude et en cette saison, on peut y voir Margault à la Motte, piquée par la curiosité. Mais on peut surtout constater l’opulence de l’année : tout le monde recrute.
Face à cette recrudescence, les formations en tout genre font ce qu’elles peuvent, mais ce mariage entre la demande et la ressource ne va pas se résorber d’une traite. En outre, certaines entreprises attendent des gens avec 5 ans d’expérience à la sortie d’école. Entre manque de bras et manque d’expérience, la noce est incongrue. C’est laid, la vache !
On l’aura compris, recruter 300 personnes par an quand seulement une centaine est formée, on ne va pas trouver les 200 autres sous le sabot d’un pétaure mouillé. Un peu de hauteur, une sieste et du rosé, et hop, ce casse-tête aura surélevé le débat : pourquoi est-ce si difficile en sécurité ? Tous les secteurs d’activité sont confrontés à un moment ou un autre à ce même défi. Alors quelles en sont les particularités ?
Tel un sénateur romain borné à la démarche mesurée et à l’assurance pesante après un bon repas, un début d’explication commence à poindre dans mon cerveau lent. Suivant le rythme du pas latin des mules, une autre question émerge : a-t-on vraiment besoin de sécurité ?
Comment ose-je un tel bond, cher James, d’une question à l’autre ? D’un côté, la jeunesse aux dents coupantes comme celles des trolls. De l’autre, des vieux (pas moi, ceux qui le sont plus encore… no comment ;) sensibles aux frissons du rare hospice, mais qui n’ont pas forcément la culture de la sécurité.
Les aînés sont chargés de mettre en œuvre des plans d’action et autres politiques de Son Altesse la sécurité, qu’ils vénèrent sans forcément la comprendre. Les gamins frémissent plus à l’évocation d’une nouvelle faille qu’à un audit mené en un temps record et sans peaufiner (dans le guidon) : il ne faudrait pas contrarier Son Excellence. Avec une telle divergence de vue, ci-gît l’Impératrice.
Il faut dire que, quand il y a obligation de corriger les soucis découverts, mieux vaut faire réaliser l’audit par un jeune sans expérience et prenant peu d’initiative : il a moins de chance de trouver les problèmes. Les épais torts se cachent pour mourir. Et du coup, les vieux sentent leur position menacée.
Revenons donc aux spécificités. Un domaine complexe qui demande beaucoup d’investissement et d’imaginaire personnels. Un secteur d’activité où la compétence n’est pas forcément une vertu, voire pire, où il n’est pas toujours souhaitable d’obtenir des résultats (on ne mentionnera pas une nouvelle fois notre Droit et son célèbre « motif légitime », la bête fabuleuse). Bref, quand bien même on pourvoirait tous les postes, encore faudrait-il être en mesure de les motiver et de les conserver. Sinon, les vieux sages seront rares.
Bref, la formation, c’est bien, mais il y a aussi une vie après, et elle grimpe pendant au moins 40 ans de cotisation. On fait miroiter des étoiles, mais c’est une sacrée Odyssey ! Et pour terminer en parodiant un ministre des affaires culturelles : l’évolution, c’est les vacances de la vie.
À ce propos, bon retour !
Fred Raynal
P.S. : Pour tous les non-adeptes de bandes dessinées, la plupart des jeux de mots sont tirés des titres de la série Lanfeust de Troy, écrite par Christophe Arleston et dessinée par Didier Tarquin.